28 octobre 2011

Non, non et renom...

Éthique, esthétique et politique commerciale...

   Cela fait un certain temps que cet article me trotte dans la tête, sans que j'arrive à formuler de façon claire le fond abyssal de ma pensée. Cela concerne en un seul et même questionnement un bon nombre de niveaux de mon existence : éthique professionnelle, subjectivité esthétique et tactique commerciale. Une question que bon nombre de mes confrères se sont posé ou se poseront probablement un jour.


Suis-je une pute* ?

   La forme est un peu abrupte, certes, mais suffisamment précise pour introduire une réflexion fondamentale : suis-je supposé faire tout ce que l'on me demande à partir du moment où l'on me paye pour cela ? La relation tarifée client/prestataire implique-t-elle que je renonce à mes idéaux et principes plastiques, efface-t-elle d'un coup de baguette financière ma personnalité pour me muer en vil exécutant quasi-mécanique de la volonté d'autrui ? La réponse est, bien-sur, "NON".

Nuancier

   Je dois nuancer le propos, dans la mesure où les contingences économiques et fiscales, m'ont contraint, au début de mon activité, à faire des tatouages qui rencontreraient aujourd'hui une fin de non-recevoir catégorique et sans appel.
Il y a quelques années je disais à certains de mes clients :
"- ok, je te le fais, par contre, ne dis jamais que c'est moi"
Jusqu'à une fameuse nuit, veille d'un énorme affreux tribal, où je ne trouvais pas le sommeil tellement la pensée de réaliser une telle horreur me rendait nerveux. Cette nuit là je pris la décision d'inclure le mot "non" dans mon petit dictionnaire de relations commerciales.

De la négation constructive.

   Dire "non" à quelqu'un qui vient vous voir avec un projet pitoyable mais rémunérateur peut sembler une mauvaise décision entrepreneuriale, cela peut aussi sembler arrogant, mais cela n'est ni l'un ni l'autre.
Premièrement, refuser de produire des tatouages de basse qualité a un effet positif sur l'image de mon travail, auprès du monde extérieur ; car la qualité des pièces produites est ma première publicité ; mais aussi à mes propres yeux : plus j'aime ce que je fais et mieux je le fais, cercle vertueux s'il en est.
Deuxièmement, comme n'importe quel projet à portée artistique, le tatouage est avant tout la rencontre de deux subjectivités, ce qui implique de facto trois possibilités : accord, indifférence, désaccord. 

Trilogie

L'accord étant la situation idéale, qui quasi-utopiquement peut aboutir au nirvana de n'importe quel artisan / artiste / plasticien : la "carte blanche".

L'indifférence reste un champ alimentaire assez productif, s'y rangent tous les projets neutres, que je traite parce que je considère qu'une certaine humilité face à la volonté d'autrui est salutaire tant que cela n'implique pas de compromission ou de perçu contre-productif, et parce qu’un peu de pragmatisme commercial est nécessaire à la survie de toute activité.

Le désaccord n'est pas forcément un stade terminal, il peut aboutir, par le biais d'une communication, d'une écoute ou d'une négociation aux deux stades précédents... ou pas. Parfois il suffit de discuter avec la personne pour s'apercevoir qu'un terrain d'entente est possible, souvent les gens n'ont pas connaissance des possibilités offertes par le tatouage contemporain, ou du fait qu'il existe de nombreux styles, de nombreuses techniques. Souvent, ils ne connaissent pas mon travail (ce qui est tout à fait normal), un peu de pédagogie et ça repart !

Parfois, la demande est tellement en décalage avec ma pratique qu'il devient impossible d'envisager une voie commune : je pourrais faire une longue liste de bidules de très mauvais goût que l'on ma collé sous le nez :  de la tête de pittbull en tribal, à la mauvaise copie de diablotin Harvey, Betty Boop, Taz (etc), en passant par plein de gribouillis en barbelés celtiques à plume d'indien, ou bien des contresens anatomiques, des erreurs à retardement...
Et quand on insiste très lourdement sur le principe du "client roi" en me faisant comprendre que mon avis est sans valeur, je peux devenir cassant, très cassant, pour le moins.
Parfois des gens qui connaissent mon travail essayent volontairement le contre-emploi, pour se heurter à un refus, et finir par me coller des épithètes injurieux : rien de très productif...

Alors non...

Non, je ne suis pas une "pute", et non, je n'ai pas pris la grosse tête, Je suis juste un honnête travailleur qui essaye de garder sa pratique à un niveau correct, voir un peu plus, et qui veut continuer à aimer aller bosser chaque matin et se regarder dans la glace sans faillir.
Je ne détiens pas la vérité absolue,  je ne dis jamais "non" par plaisir ou légèreté, et l'on m'en a plus d'une fois remercié, ou voulu. Ceux qui ne comprennent pas, et ne comprendront jamais, n'ont strictement rien à faire sous mes aiguilles.





*J'emploie le terme "pute" sans préjugé négatif à l'encontre des péripatéticiennes.
PS : je ne mets pas de photos dans cet article pour éviter les mauvaises interprétations.

01 mai 2011

Les conseilleurs, aimables ennemis...


"Les conseilleurs ne sont pas les payeurs."

   Ainsi parle la sagesse populaire, les conseilleurs ne sont pas non plus, ni les tatoueurs, ni les tatoués...
Un tatouage est un acte privé, intime ; c'est une rencontre entre une personne et un artiste/artisan. C'est de ce binôme que doit naitre l'œuvre, aussi simple soit-elle. Sauf quand intervient le conseilleur : ami, parent , conjoint, c'est un parasite de cette relation, une perturbation et parfois un obstacle.


"Tout conseilleur vit au dépend de celui qui l'écoute."

   Entendons-nous bien, se renseigner et prendre des avis est une démarche souvent nécessaire, voire indispensable, surtout lorsque l'on aborde le monde du tatouage pour la première fois. Le meilleur conseil restant généralement celui d'un "professionnel de la profession". Bien-sûr l'avis de tel ou tel proche peut permettre de faire mûrir un projet, ou déboucher sur une idée neuve que l'on aurait pas eu soit-même. Mais, in fine, le seul avis ayant une absolue validité est celui de la personne qui va porter le tattoo. Point barre ? Pas si simple...


Conseiller n'est pas jouer

   Car parfois s'incruste dans ce processus simple un troisième larron : le conseilleur. Combien de fois ais-je dû faire des efforts titanesque pour garder mon sang froid face à une personne inopportunément prolixe dont visiblement la seule mission en ce bas-monde était de brouiller une session. Genre, au moment ou tout est bouclé, le motif choisi, le rendez-vous posé, le tarif fixé, bref l'affaire dans le sac, et là le judas de service qui sort : "oui mais...tu es vraiment sûre,..." ou "oui mais...moi j'aurais fait,...".


Anatomie du conseilleur
    Conseillage sympathique : le conseilleur se contente de semer un léger doute dans l'esprit du futur tatoué, généralement de bonne foi, il cherche juste à s'assurer que ce dernier aura la meilleure prestation possible. Il faut juste rassurer le conseilleur avant le tatoué, on perd un peu de temps mais pour la bonne cause, ce sont souvent des amis ou de la famille proche. Donc pas grave : ça fait partie du jeu.


    Conseillage égocentrique : le conseilleur veut que le futur tatoué se fasse tatouer ce que lui aimerait se faire faire, ou ce que lui voudrait voir l'autre porter : généralement le conjoint. Très très chiant, car il ignore totalement la volonté du tatoué, pour le contrecarrer tout dépend de son degré d'emprise sur lui. Il peut même faire capoter un  tatouage si l'on ne respecte pas sa volonté (déjà vu !!!). On en arriverait presque a stopper net le projet car le tatoué risque de finir avec un tatouage qu'il n'a pas voulu. N'oublions jamais que "les conjoints passent et les tatouages restent" !


    Conseilleur mythomane : le conseilleur qui connait mieux le métier de tatoueur que le professionnel qu'il a en face de lui. Alors, sauf le jour où un client me ramènera Paul Booth ou Stéphane Chaudesaigues, j'ai souvent envie de rabattre le caquet de l'impudent dont l'influence s'étend aussi post-tatouage : une fois, un conseilleur a dit à mon client de cicatriser à la vaseline au lieu de la pommade que je recommande normalement . Moralité, mauvaise cicatrisation, et, lors de la visite de contrôle, mon client qui me sort :
"Oui, euh, mais machin m'a dit que la vaseline c'est top pour cicatriser"
Et bien non. La vaseline est un lubrifiant ! Et machin pourrait en utiliser pour s'enfoncer ses conseils à 2 balles dans le trou du même nom !... Oups, je m'égare ^^.

    Conseilleur Avocat du Diable : Avec lui pas de dialogue possible, il s'est levé du mauvais pied ce matin, et tout ce que je dirais sera contredit dans l'instant. Alors à moins de lui sauter dessus et de la bâillonner, il faut subir et attendre que l'orage passe.


Two is company, three is a crowd...
   Et jusque là, je n'ai parlé que du cas de figure le plus simple : 2 + 1. Car sur le principe du "plus on est de fou plus on ri", on peut avoir des situations plus complexes et plus anxiogènes. Parfois en face de soi on a 2, voire 3 conseilleurs : là c'est le début de la fin. J'ai déjà vu 2 conseilleurs monopoliser la conversation et empêcher le tatoué de me faire connaitre sa volonté.Au point de trouver un prétexte pour reporter le tatouage de façon à enfin savoir ce que le pauvre tatoué voulait vraiment se faire encrer...


Popup killer
   En conclusion, il ne faut jamais perdre de vue que c'est celui qui porte le tatouage qui doit le choisir, lui et personne d'autre. Je serais presque tenté d'imposer le tête à tête lors des entretiens préparatoires, si je n'avais pas conscience que les conseilleurs rôdent dehors, dans l'ombre, prêts à dévoyer leurs pauvres victimes...