31 décembre 2012

Les 7 pêchés Capitaux du tatouage (1) : L'Orgueil.


     A l'instar de toute pratique artisanale - en ce sens qu'il implique un savoir-faire, une technique -, le tatouage implique une humilité constante, un recul et une critique constante de son propre travail. Non que l'on ait le droit d'être légitimement fier de son art et de son œuvre, ce qui reste l'une des principales gratifications d'un travailleur honnête, mais, dans ce type de pratique à la fois charnelle et définitive, l'Orgueil est un pêché mortel.

Il faut savoir raison garder.
     J'ai plus d'une fois amorcé cette réflexion en me promenant sur la toile en quête de culture « tatouistique » : l'avantage de ce média étant de proposer tout le spectre qualitatif de la pratique du tatouage, de la pire bousille au chef d’œuvre le plus abouti.
     Et s'il est une chose qui m'a plus d'une fois choqué, ce n'est pas le concert de louanges mérité par les pièces les plus réussies, mais celui, parfois à la limite de l'absurde, déversé sur les plus immondes ratages.
     Ceux qui se sont un jour intéressé au tattoo sur internet sont tombés sur ce type d'aberration : sous la photo d'un tatouage dont rien n'est à sauver, ni le modèle ni l’exécution, quelques thuriféraires excités qualifiant l’exécutant d' « artiste », de « meilleur » ou de « génie » et le désastre présenté de « magnifique », de « super beau » et je passe sur les « waou » et autres borborygmes indécents et déplacés.
     C'est le genre d'expérience qui permet de garder les pieds au sol lorsque son propre travail se voit ainsi couvrir de compliments dithyrambiques...

Confusions
     Je ne parle pas ici de facteurs subjectifs d'appréciation d'un tatouage, mais bien d'une évaluation objective : ceux qui m'ont déjà lu savent à quel point je déteste ce que l'on appelle, souvent à tord, le « tribal » (je ne parle pas bien sûr du vrai tribal : polynésien, maori...), et bien confronté à une pièce bien réalisée, équilibrée et posée, je saurai en reconnaître la valeur et éventuellement en complimenter l'auteur.
     Mais lorsque l'on connaît la facilité avec laquelle se répand l'information de nos jours, comment se peut-il encore que l'on puisse encore commettre d'aussi grossières erreurs d'appréciation ? Confondre le bruit d'un craie sur un tableau avec une Gymnopédie de d'Erik Satie ? Une fracture ouverte et un massage thaïlandais? ( Imagé, n'est-il pas?).
     Il est vrai qu'en amont, on peut se demander comment certains scratcheurs, probablement autant dépourvus de discernement que de scrupules, osent réaliser ce genre de bousilles et les publier... et comment au vu de leurs réalisations, certaines personnes peuvent encore leur confier ne serait-ce qu'un centimètre carré de peau.

Dégonflage de chevilles.
     Tout cela pour dire que nous, les tatoueurs, faisons un métier dans lequel il est très facile de perdre contact avec la réalité de son travail, pour une raison probablement liée à une sorte de prestige social plus qu'à un facteur rationnel et pragmatique : n'importe quel tatoueur, et je dis bien bien n'importe lequel, du pire scratcheur punk à chien à la star la plus médiatisée, et cela quelle que soit la qualité de son travail, se retrouve automatiquement courtisé, caressé dans le sens du poil et porté au pinacle par une sorte d'entourage aux motivations parfois sincères, souvent cryptiques. Je ne crois pas que cela arrive aux plombiers ou aux plaquistes (dont j'ai pu récemment apprécier par la pratique l'âpreté de la tâche : chapeau bas, Messieurs !).

     Tout métier manuel, tout artisanat d'art demande, à contrario, une capacité de recul sur son propre travail, une capacité de contrôle et d'autocritique, tout simplement pour garantir au moins un seuil qualitatif constant sinon une amélioration régulière, voire une quête d'excellence. Qu'un client soit content du travail accompli est à la fois plaisant et impératif, cela ne signifie pas qu'il n'y ait plus de marge de progression pour faire encore mieux sur le projet suivant.
Perdre de vue cela ne peut mener qu'à l'erreur ou à la faute, de trop nombreux exemples venant étayer ce principe.

Paons et Parangons.
     Je me méfie instinctivement de celui qui clame être le meilleur, car ceux qui l'on fait, dans ce département en tout cas, appartenaient plus souvent à la fin du tableau qu'à sa tête, si un tel classement devait exister.
     Qu'il y ait ensuite des gens pour les croire relève d'un autre débat...

     L'humilité seule permet d'avancer et de comprendre que ce qui fait le sel et la sauvegarde de ce métier, c'est de toujours apprendre et de toujours progresser. Amen.