06 juin 2014

Faux et usage de faux

 

Anecdote :

    Une petite demoiselle, à peine l'age requis pour se faire tatouer, débarque dans mon studio accompagnée de sa mère et me tend 3 photos de Rihanna en me disant : je veux me faire tatouer celui-ci, celui-là et celui-là.
Interloqué je lui dis : «  Non, je ne fais pas de copie ! »
Elle me répond : « Pourquoi ? »
Et de là va s'engager un dialogue surréaliste, où je vais essayer d'expliquer les bases de la morale (C'est pas bien de voler !) à une ado en plein caprice, appuyée par sa mère sur le ton du « tatouez-la, elle me foutra la paix ! ». Je voyais arriver le moment où la gamine se jetterait au sol pour taper des poings et des pieds en retenant sa respiration jusqu'à ce que j'abdique.
Aucun argument ne trouve grâce à leurs yeux : 
  • ni le respect de la célèbre chanteuse, 
  • ni l'ahurissant manque de personnalité que ce genre de demande implique, 
  • ni l'aspect immoral de la question,
  • ni l'évidente immaturité de la gamine, qui était de toute façon intellectuellement inapte à se faire tatouer. 
L'entretien se conclut sur un échec, mère et fille quittent mon atelier sans avoir eu gain de cause.

Épilogue :

    Quelques temps plus tard, je croise une amie de longue date, professeure dans un lycée du coin, elle m'aborde et me dit :
«  Je suis la prof de -*****-,c'est cool ce que tu as fait, j'ai appris que tu as refusé de la tatouer, franchement c'était la bonne chose à faire. Par contre je dois te dire, elle a fait le tour des tatoueurs de la ville jusqu'à en trouver un qui accepte. »
La déontologie n'est pas une valeur universelle, me semble-t'il.
Donc on a maintenant un pauvre gosse écervelée qui se ballade avec les tatouages volés à son idole de teenager, dont, si cela se trouve, elle détestera l’œuvre d'ici un an, quand elle se découvrira une passion pour le metal swahili, la guinguette croate ou le rap mongol, en fonction de la façon dont sa tête de girouette prendra le sens du vent. Sauf que ses tatouages-caprices rihannesques la suivront à vie...

Débriefing :

    Que l'on me montre des photos de tatouages existants comme indication, source d’inspiration ou exemple d'un projet à venir, est une démarche positive qui permet de définir avec plus de précision ce que l'on cherche, ce que l'on désire obtenir.

Par contre amener une photo en exigeant l'obtention de la copie exacte du tatouage qui y figure est une démarche faussée, négative : il y a un mot pour cela :

c'est une contrefaçon.

    La plupart des tatoueurs, généralement à leurs débuts, moi y compris, ont fait ce genre de copies. On a tous démarré quelque part, surtout il y a une dizaine d'années, et avant, quand tous n'osaient pas proposer leur style, leur patte, s'ils en avaient. Parfois, en début de carrière on n'ose pas dire « non », parce qu'on est en train de se constituer une clientèle, ou parce qu'on est en France, et qu'on se fait massacrer par les charges dès le départ.
J'ai tendance à penser, avec le recul, que la qualité du travail d'un tatoueur tient parfois autant aux projets qu'il accepte qu'à ceux qu'il refuse.
Toujours est-il que le résultat de cette pratique a été qu'un petit nombre de motifs s'est retrouvé tatoué sur un grand nombre de personnes. Les "flashs", les livres de motifs, ont aussi participé de ce phénomène. Maintenant les modes et les « peoples » ont pris le relais.

Seulement, dès que l'on se penche un peu sur la question, on comprend assez rapidement à quel point cela est néfaste.

    Tout d'abord l'essence du tatouage est son originalité, son caractère unique. Un tatouage est créé et réalisé pour une personne à partir de ce qu'elle veut y mettre, son vécu, son imaginaire, sa culture. Tout cela est mis en forme par le tatoueur, qui va le synthétiser en un ou plusieurs motifs. Par définition ce type de tatouage n'est pas copiable sans le vider de toute signification, de toute cohérence.
Et même dans le cas de tatouages purement esthétiques, ils ont étés pensés en fonction de l'anatomie du tatoué et de ses critères esthétiques, enrichis de la « patte » du tatoueur, donc non-reportables sur un autre corps.

L'idée même de voler un motif à quelqu'un est inadmissible. Je me demande souvent pourquoi il y a encore besoin d'expliquer pourquoi c'est MAL, je me demande même comment on peut formuler ce genre de requête.

Une fois qu'un tatouage a été réalisé, il co-appartient à celui qui l'a créé/réalisé ainsi qu'à celui qui le porte. Faire réaliser une copie lèse ces deux personnes. D'une part le talent et le travail de celui qui a créé l'original ne sont ni rémunérés ni récompensés, d'autre part celui qui porte l'original voit son identité violée par le contrefacteur, et galvaudée par le porteur de la contrefaçon.
Je n'ose imaginer la rage et le dégoût que m'inspirerait le fait de croiser quelqu’un portant une copie de l'un de mes tatouages.

    Il y existe cependant quelques exceptions : quand le porteur de l'original est d'accord, parce que c'est un tattoo de famille ou un trip entre amis : dans ce cas il vaut mieux le faire réaliser quand c'est possible par le tatoueur du premier motif. Ou alors le tatouage d'un cher disparu, une sorte de mémorial, c'est acceptable.

La question de la propriété intellectuelle est assez complexe lorsque l'on en parle dans le cadre du tatouage, surtout dans la société du piratage banalisé, mais la base de la base c'est :

ON NE COPIE PAS UN TATOUAGE EXISTANT.


01 février 2014

Plaidoyer pour un diplôme de Tatoueur

Ars longa, vita brevis.

Après l'affaire des couleurs, un nouveau séisme secoue le microcosme du tatouage français: faut-il ou non un créer un diplôme professionnel de tatoueur ? Si oui, un CAP suffit-il ?

Lorsque j'ai adhéré au Syndicat National des Artistes Tatoueurs ( #SNAT ) il y a quelques années, c'est surtout parce que j'apprécie la démarche que ce syndicat à toujours soutenu, celle d'une professionnalisation du monde du tatouage. Enfin quand je dis « toujours », c'était avant qu'un syndicat plus récent, « Tatouage et partage », propose la création d'un Certificat d'Aptitude Professionnel (CAP) Tatoueur.

Je considère qu'un métier devient une profession sérieuse lorsqu'un seuil de compétence minimal est mis en place pour filtrer l'accès à son exercice. Ceux qui connaissent le milieu du tatouage savent que l'on y trouve tout et n'importe quoi : des BAC+5 Beaux Arts aux illettrés les plus crasses.


Une démarche de professionnalisation aboutit logiquement et nécessairement à un diplôme.

Première levée de boucliers de certains membres du SNAT : scandale et vociférations : « le tatoueur est un artiste », et un artiste n'a pas besoin de diplôme.
Absurde !
J'ai même vu passer un argument selon lequel Michel Ange n'aurait pas eu besoin de diplôme pour exercer : mélange de contre-sens historique absolu et mythologie romantique. Si la personne qui a avancé cette ânerie avait suivi des cours d'histoire de l'Art, elle aurait su qu'à la Renaissance, l'enseignement artistique dispensé par les ateliers était très long et très rigoureux, ce qui ferait probablement de Michel-Ange, Botticelli ou De Vinci les équivalents de doctorants en histoire de l'art et en Arts plastiques actuels.


Tout cela pose la question de ce qu'est un Tatoueur.
Tatouer implique la maîtrise de paramètres nombreux et variés : plastiques, techniques et para-médicaux. Tatouer ne se limite pas à une pratique « artistique », la signification de « Art » ou de « Artiste » relevant plus souvent de l'acception romantique, période fin XIXème, un esprit et une pratique libre, autodidacte, que de sa véritable origine :

« Ensemble des procédés, des connaissances et des règles intéressant l'exercice d'une activité ou d'une action quelconque » (Larousse.fr)

Ce qui fait de l'Artiste une personne ayant la maîtrise des ces procédés, connaissances et règles : et comment vérifie-t'on ou valide-t'on cette maîtrise et son acquisition, à part par le biais d'un diplôme ?
Aujourd'hui, un client qui rentre dans un studio de tatouage n'a absolument aucun moyen de savoir de quel niveau de qualification dispose l'intervenant qui va le tatouer. La seule "qualification" requise est le stage de 3 jours « hygiène et salubrité » : autrement dit, en forçant le trait, savoir se laver les mains ; c'est un peu juste comme garantie pour confier la réalisation d'un acte corporel définitif.

Mais alors pourquoi juste un CAP ?
Tenons-nous notre métier en si piètre estime, que nous voulions le faire reposer sur l'échelon le plus bas des qualifications professionnelles ? En France, selon la loi, pour ouvrir un salon de coiffure, il faut être détenteur d'un BP qui se situe au dessus du CAP donc en tout 3 années de formation.
Tout cela pour pratiquer des actes éphémères avec une responsabilité relativement limitée quant au client, et certains voudraient me faire croire que nulle compétence ne serait nécessaire ou requise pour pratiquer des actes définitifs avec l'énorme responsabilité que cela implique.

Mettre en place une filière de formation de sera ni simple ni rapide, cependant cela sera le seul moyen de faire sortir cette profession du flou et de l'obscurité où elle végète.

Combien de fautes d'orthographe sur des tatouages va-t-il encore falloir pour que l'on comprenne qu'un minimum de bagage académique est indispensable à l'accession au statut de tatoueur ?
Combien de studios de tatouages vont apparaître, durer 6 mois et faire faillite, avant que l'on comprenne que certaines choses ne s’apprennent pas sur le tas comme la gestion et la comptabilité ? 

Et je ne vais pas me lancer sur le terrain esthétique, où un minimum de culture, d'éthique et de technique nous épargnerait l'horrible vision de certaines horreurs...